L'accord DAZN-LFP : comment la Ligue 1 a basculé sur le diffuseur britannique
Juin 2024 : DAZN remporte 80% des droits Ligue 1, Canal+ ne garde que le multiplex du dimanche. Récit d'une enchère qui a redéfini le paysage du foot français.
Le 12 juin 2024, la Ligue de Football Professionnel a annoncé l’attribution des droits de diffusion de la Ligue 1 pour la période 2024-2029. DAZN, le diffuseur britannique fondé en 2016, a remporté l’enchère principale avec 80% des droits (huit matchs sur neuf chaque journée). Canal+, qui avait été le diffuseur principal pendant quarante ans, n’a conservé que le multiplex du dimanche soir — un seul match par journée, mais souvent l’affiche.
Pour le supporter français, ça a été le bouleversement le plus important du paysage audiovisuel sport depuis l’arrivée de Canal+ dans le foot en 1984. Pour la LFP, ça a marqué la fin d’une ère : le diffuseur historique français n’était plus le diffuseur principal du championnat.
Le contexte : Mediapro, Amazon et la crise des droits
Pour comprendre l’arrivée de DAZN, il faut remonter à 2020. Cette année-là, la LFP avait signé un contrat record avec Mediapro, un diffuseur espagnol qui promettait 780 millions d’euros par saison — le contrat sport le plus cher jamais conclu en France. Mediapro avait lancé la chaîne Téléfoot pour diffuser le championnat.
Dès octobre 2020, Mediapro a fait défaut sur ses paiements à la LFP. Le groupe espagnol a été liquidé en France, et la LFP s’est retrouvée sans diffuseur principal en pleine saison. Pour limiter la casse, un contrat de relais a été signé avec Amazon Prime Video pour la période 2021-2024, à un tarif beaucoup plus bas (environ 250 millions par saison).
L’épisode Mediapro a laissé des traces : la LFP a perdu environ 1,5 milliard d’euros sur la période, et les clubs français ont vu leur budget chuter brutalement. C’est dans ce contexte que l’appel d’offres 2024-2029 a été lancé en début 2024 — avec un objectif clair : trouver un acteur solide, capable de payer durablement.
L’enchère de juin 2024 : DAZN, Canal+, beIN Media
Trois acteurs étaient en compétition pour les droits 2024-2029 :
- DAZN : le diffuseur britannique fondé par John Skipper, filiale du groupe Access Industries (Len Blavatnik). Bilan financier déficitaire historiquement, mais des poches profondes côté actionnaire.
- Canal+ : le diffuseur historique, propriété de Vivendi. Position défensive : conserver le contrat à un prix raisonnable, sans surenchère.
- beIN Media : le groupe qatari (propriétaire de beIN Sports), qui voulait revenir sur la Ligue 1 après l’avoir perdue en 2016.
Le résultat de l’enchère :
- DAZN : 80% des droits, environ 400 millions d’euros par saison.
- Canal+ : 20% des droits (multiplex du dimanche), environ 100 millions par saison.
- beIN Media : aucun lot, retrait après les premiers tours d’enchère.
Le total (500 millions d’euros par saison) est inférieur de 30% au contrat Mediapro initial de 2020. Les clubs français ont accepté cette baisse, jugeant prioritaire la stabilité du diffuseur sur le montant.
Le pari DAZN : passer du tennis au foot français
DAZN s’est lancée en 2016 sur le marché du boxing et du streaming sport secondaire au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie et au Canada. Le service s’est rapidement positionné comme le challenger de Sky/BT Sport, en proposant un tarif mensuel sans engagement et une expérience streaming-first.
L’arrivée sur la Ligue 1 française en 2024 marque une ambition nouvelle : devenir un acteur premium du foot européen. La stratégie : capitaliser sur l’expérience streaming pour séduire un public jeune, plus mobile, qui ne veut plus s’engager sur 24 mois avec Canal+.
Le pari est double. D’un côté, financier : DAZN doit récupérer ses 400 millions/an via des abonnements à 29,99 €/mois — il faut donc atteindre 1,3 million d’abonnés stables pour équilibrer. De l’autre, opérationnel : la qualité de la diffusion en France a été critiquée au lancement (août 2024), avec des bugs sur Apple TV et Free TV. Les versions récentes (à partir de février 2026) sont stables, mais la confiance a été ébranlée.
Le repli stratégique de Canal+
Pour Canal+, la perte de la majorité Ligue 1 a été un coup dur — symboliquement plus que financièrement. Pendant quarante ans, le diffuseur historique avait été synonyme de foot français premium. La nouvelle position (le seul match du dimanche soir) est moins prestigieuse.
Mais Canal+ a transformé cette perte en opportunité. Le groupe a renouvelé son contrat Ligue des champions avec l’UEFA jusqu’en 2027 — une exclusivité forte qui justifie l’abonnement Canal+ Sport 360 à 19,99 €/mois. Et le multiplex du dimanche est, par construction, l’affiche du week-end : Canal+ choisit en priorité son match, donc PSG-OM, OL-PSG, Monaco-OM tombent presque toujours sur Canal+.
Stratégiquement, Canal+ s’est repositionné comme le diffuseur des affiches premium et des compétitions européennes, pas comme le diffuseur de l’intégralité du championnat. C’est une niche solide.
L’impact pour le supporter : 50 €/mois pour tout voir
Pour le supporter qui veut suivre l’intégralité de la Ligue 1, le calcul est devenu :
- DAZN : 29,99 €/mois (huit matchs/9 par journée).
- Canal+ Sport 360 : 19,99 €/mois (multiplex du dimanche soir + Ligue des champions).
Total : 49,98 €/mois en saison. C’est environ 40% plus cher que l’abonnement Canal+ Sport classique de l’ère pré-2024 (35 €/mois pour toute la Ligue 1 + Ligue des champions).
L’option économique : le pass L1 Premium de Free à 19,99 €/mois pour les abonnés Freebox, qui agrège DAZN et Canal+ Sport 360 sur la Ligue 1 uniquement (pas de C1, pas d’autres compétitions). Pour les supporters Freebox qui ne suivent que le championnat, c’est imbattable.
Et après 2029 ?
Le contrat actuel court jusqu’en 2029. La LFP devra alors relancer un appel d’offres. Plusieurs scénarios :
- DAZN reconduit : si le diffuseur britannique a tenu ses engagements financiers et techniques.
- Retour Canal+ majoritaire : si DAZN connaît des difficultés (la rentabilité reste incertaine).
- Arrivée d’un nouvel acteur : Apple TV+ (qui diffuse la MLS), Netflix (entrée potentielle sur le sport), un consortium privé.
La rédaction publiera un édito complet à l’approche de l’appel d’offres. Pour l’instant, le paysage est stabilisé : DAZN principal, Canal+ secondaire, et un supporter qui doit jongler entre les deux pour suivre son club.
Article édité par la rédaction StreamOnSport. Sources : communications officielles LFP, DAZN France, Canal+, presse spécialisée (L’Équipe, Le Monde, Les Échos).